Par Gilles Baril, prêtre, animateur spirituel du Mouvement des Cursillos Francophones du Canada.
Jn 9, 1-41
En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent: «Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents?» Jésus répondit: «Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.»
Cela dit, il cracha sur le sol et avec la salive il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle, et il lui dit: «Va te laver à la piscine de Siloé» (ce nom signifie: «Envoyé»). L’aveugle y alla donc, et il se lava; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer — car il était mendiant — dirent alors: «N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier?» Les uns disaient: «C’est lui.» Les autres disaient: «Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble.» Mais lui affirmait: «C’est bien moi.» Et on lui demandait: «Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts?» Il répondit: «L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il m’en a frotté les yeux et il m’a dit: <Va te laver à la piscine de Siloé.> J’y suis donc allé et je me suis lavé; alors j’ai vu.» Ils lui dirent: «Et lui, où est-il?» Il répondit: «Je ne sais pas.»
On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandèrent: «Comment se fait-il que tu voies?» Il leur répondit: «Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois.» Certains pharisiens disaient: «Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat.» D’autres répliquaient: «Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils?» Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle: «Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux?» II dit: «C'est un prophète.»
Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme, qui maintenant voyait, avait été aveugle. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent: «Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle? Comment se fait-il qu’il voit maintenant?» Les parents répondirent: «Nous savons que c’est bien notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment il peut voir à présent, nous ne le savons pas; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer.» Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit: «Il est assez grand, interrogez-le!»
Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: «Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.» Il répondit: «Est-ce un pécheur? Je n’en sais rien; mais il y a une chose que je sais: j’étais aveugle, et maintenant je vois.» Ils lui dirent alors: «Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux?» Il leur répondit: «Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples?» Ils se mirent à l’injurier: «C’est toi qui es son disciple; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé; quant à celui-là, nous ne savons pas d’où il est.» L'homme leur répondit: «Voilà bien ce qui est étonnant! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.» Ils répliquèrent: «Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon?» Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit: «Crois-tu au Fils de l’homme?» Il répondit: «Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui?» Jésus lui dit: «Tu le vois, et c’est lui qui te parle.» Il dit: «Je crois, Seigneur», et il se prosterna devant lui.
Jésus dit alors: «Je suis venu en ce monde pour une remise en question: pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles.» Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent: «Serions-nous des aveugles, nous aussi?» Jésus leur répondit: «Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché; mais du moment que vous dites: <Nous voyons!> votre péché demeure.»

Ce texte de l’aveugle-né nous met en face de trois types de croyants :
D’abord, il y a les voisins de l’aveugle. Eux, ils s’arrêtent au niveau de l’événement merveilleux. Ils cherchent à connaître les détails… non pour rencontrer Jésus, mais pour satisfaire leur curiosité. Aujourd’hui encore beaucoup identifient la foi à des phénomènes merveilleux. Que ce soit Jésus, ou une tireuse de cartes, ou un astrologue… pourvu qu’il y ait quelque chose d’étrange, de fascinants.
Pour les parents de l’aveugle, la religion est ce qui assure
leur appartenance à un groupe social. Ils ne veulent pas
contester les pharisiens parce qu’ils risqueraient d’être
chassés de la synagogue et de se retrouver seuls. Une telle
foi est bien fragile, car si le groupe s’écroule, la foi s’écroule
aussi. Si les chums pratiquent leur foi, on fait de même. Si
les chums croient… on suit la gang. Bien sûr que la foi
possède une dimension communautaire. Mais l’aspect
communautaire ne peut remplacer l’adhésion personnelle au
« Christ ».
Enfin, il y a le groupe des pharisiens. Au début ils se posent des questions sur Jésus. Mais peu à peu, ils se referment. Pourquoi? Parce que pour eux, Dieu a agi dans le passé à travers Moïse, mais c’est fini. Ils ne peuvent accepter qu’un Nouveau Moïse les remette en questions.
Alors l’Évangile d’aujourd’hui consiste à savoir sur quoi ou sur qui est-ce que je bâtis ma foi? Sur une morale? Sur un groupe? Sur des prodiges? Ou sur la personne de Jésus? L’Évangile d’aujourd’hui parle de guérison du regard, de vision plus profonde que la simple réalité.
Tout est affaire de regard.
Il y a des regards qui glacent,
paralysent et tuent. Il y a des regards qui questionnent,
accusent et culpabilisent. Mais il y a aussi des regards qui
font jaillir l’espoir dans le cœur des gens, leur redonnent le
goût de vivre, les posent dans l’existence.
Des regards pleins
de pardon, de tendresse, de joie, de communion.
Il y a des regards superficiels : ils s’arrêtent à l’extérieur des
gens, à leur apparence. Ils ne pénètrent pas dans le
sanctuaire de leur cœur. Il y a des regards éteints : par la vie
qui n’est pas toujours facile, par les coups qui parfois sont
très durs, par nos propres misères… Ou par nos propres
infirmités, comme cet aveugle de naissance sur qui Jésus
pose son regard en sortant du temple. Il allume son œil, met
de la lumière dans son regard. Alors que les pharisiens
incrédules gardent la noirceur dans leurs yeux bloqués par
leur orgueil et leur entêtement.
Et nous? Qu’en est-il de notre regard?
- Reflète-t-il la
tendresse ou la dureté?
- Le pardon ou le mépris?
- L’encouragement ou le découragement?
- Met-il de la lumière
dans celui des autres ou au contraire les assombrit-il?
- Vivons comme des enfants de lumière…
- Soyons des rayons
de soleil pour les autres. Quand je baigne de la noirceur…
Quand je baigne dans la noirceur, que je rencontre sur mon chemin des allumeurs de ta joie pour m’éclairer et me rallumer; et quand je croise sur ma route des aveugles ou des éteignoirs, que mon regard de tendresse les rallume eux aussi.
« Il y a une chose que je sais : j’étais aveugle et maintenant je vois. »